Dynamo Zabreb - Etoile Rouge Belgrade 1990 : la poudrière des Balkans

Parfois, les émeutes qui surviennent dans un stade dépassent le cadre du sport. Le 13 mai 1990, la Yougoslavie vit ses dernières heures lorsque les Croates du Dynamo Zagreb accueillent l’Etoile Rouge de Belgrade, étendard du football serbe, dans son stade Maksimir. Un match du championnat yougoslave, qui n’existe plus désormais, et qui ne tardera pas à entrer dans l’Histoire comme le déclencheur d’une guerre qui durera dix ans…

A la veille de la rencontre, aux yeux du monde occidental, la Yougoslavie est encore cette fédération idéaliste regroupant la Slovénie, la Serbie, la Bosnie, la Croatie et la Macédoine. Sur place, en revanche, personne n’ignore que les Balkans forment une poudrière qui ne demande qu’à exploser.

Créée par le Maréchal Tito, héros de guerre, en 1946, la Yougoslavie se drape d’un éternel paradoxe. Elle fait cohabiter deux ennemis jurés : pendant la seconde guerre mondiale, les Croates Oustachis d’Ante Pavelic, alliés des Allemands, et les Tchétniks, résitstants serbes, se sont livrés de farouches batailles.

 Dirigée par un pouvoir centralisé à Belgrade, la Yougoslavie de Tito engendre en Croatie de nombreuses frustrations durant ces quarante ans d’existence : « On avait l’impression que toutes les décisions politiques favorisaient les Serbes », raconte Goran, guide touristique implanté à Dubrovnik, la perle de l’Adriatique. « A l’époque, les Yougoslaves vivaient dans la crainte du régime communiste. Nous étions partagés entre les deux blocs ». La Yougoslavie, draguée par les Occidentaux, ménage également les susceptibilités soviétiques. Tito se permet même le luxe de rompre avec le pacte de Varsovie en 1955 et de sceller l’alliance des pays du Tiers-monde en 1961 à Belgrade, par le mouvement des Non-Alignés, avec l’Egyptien Nasser et l’Indien Nehru.

« Les Occidentaux ne pouvaient se douter de rien. La Yougoslavie voulait donner l’image d’une nation ouverte, et nous vivions dans une crainte permanente. La loi du silence était de rigueur quand les journalistes où les touristes arrivaient sur notre territoire », confie Goran. Ainsi, à la mort du « Stari » (*), surnom de Tito, en 1980, les langues ne se délient pas franchement. Mais le malaise est palpable sous l’opaque rideau de fer qui divise l’Europe. « Souvent, le soir, des émissions retraçant les massacres de la seconde guerre mondiale passaient sur nos écrans. L’idée, c’était de faire ressurgir le nationalisme dans chacun des pays de la Yougoslavie. Entre 1980 et 1990, la pression est montée en régime. On sentait venir la guerre. Dans le foot, comme au basket, on retrouvait cette animosité lors des rencontres opposants les Serbes aux Croates. Les tacles volaient haut », déclare aujourd’hui Dusko Marković, professeur d’histoire passionné de sport, basé à Novi Sad, au Nord de Belgrade.

La propagande fonctionne et le premier à tirer son épingle du jeu est un certain Slobodan Milošević. En avril 1987, au Kosovo, ont lieu des manifestations pour dénoncer le traitement dont les Serbes seraient victimes de la part des Albanais. A Pristina, la police locale éparpille la foule. Sur ces terres, berceau de la civilisation serbe, Milošević déclare le soir même que « personne ne touchera plus jamais à notre peuple ».

 Succès immédiat pour celui qui devient président de la Serbie en 1989. De leur côté, les Slovènes réagissent, en septembre 1989, réclamant la sécession par le biais du président indépendantiste Milan Kučan. Suivis par la Croatie, donc, en 1990. Le parti de Franco Tudjman (HDZ) arrive au pouvoir en avril, et supprime l’étoile rouge du drapeau yougoslave, pour adopter le traditionnel drapeau à damiers. La tension grimpe d’un échelon et le décor est désormais planté avant d’assister à ce match qui sent la poudre entre le Dynamo Zagreb et l’Etoile Rouge de Blegrade.

Quelques heures avant le coup d’envoi, la ville de Zagreb se transforme en guerre de tranchée. Les supporters des deux clans se détestent et sont réputés pour être les plus chauds dans leur pays respectifs. Les Delije, qui appartiennent à l’Etoile Rouge, ont toute une tribune réservée dans leur stade du Marakana, à Belgrade (voir photo ci-dessus). Il s’agit d’un des Kops les plus bouillants de toute l’Europe. L’un des plus politisés, sans doute aussi. Les Delije, ce 13 mai 1990, ont fait le déplacement par milliers à Zagreb.

 		YouTube 				- Dinamo Zagreb - Crvena Zvezda [13.5.1990.] 	 

(voir les affrontements et le "Cantona Kick de Boban", cliquez sur la vignette)

Leur chef est un des personnages les plus obscurs du football Serbe, Zeljko Raznatovic, plus connu sous le nom d’Arkan. « Arkan a dirigé un club de football professionnel à Belgrade, l’Obilic, qui évolue aujourd’hui en division amateure. Il sera recherché par les polices du monde entier pour avoir jouer un rôle paramilitaire pendant le conflit. Il sera assassiné quelques années plus tard », nous éclaire Dusko, l’œil encore inquiet quand il prononce ce nom tristement célèbre en Serbie.

En face, les locaux ne sont pas des tendres non plus. Les BBB (Bad Boys Blues), supporters du Dynamo s’entassent en nombre dans l’enceinte du Maksimir. Les insultes nationalistes « Zagbreb est Serbe », « La Croatie n’existe pas », servent vite de prétexte à un affrontement en règle. Bien que le match se déroule à Zagreb, la police est principalement composée de Serbes. N’oublions pas que le pouvoir central est localisé à Belgrade. Il est donc logique de constater une forme de laxisme de la part des forces de l’ordre lorsque les Delije, visiblement armés, passent à l’assaut (photo ci-dessous).

 Supérieurs en nombres, les BBB ne tarderont cependant pas à riposter. Ils débordent leurs opposants et le terrain devient alors un immense champ de bataille qui fera plus d’une centaine de blessés. Les images de télévision montrent alors la vedette locale Zvonimir Boban, effectuer un « Cantona Kick » aux dépens d’un policier. Héros en Croatie, banni en Serbie, le futur numéro 10 du Milan AC sera sanctionné en étant privé de la coupe du Monde en Italie, où les Yougoslaves atteindront les quarts de finale (éliminés par l’Argentine, aux tirs au but).

« Cette punition n’a étonné personne en Croatie. L’ironie, c’est de voir les dirigeants Yougoslaves se priver de l’un de leurs meilleurs éléments sous prétexte qu’il était Croate. C’est assez ridicule en fait car avec Boban, nous aurions sans doute gagné la Coupe du Monde. Je ne crois pas qu’un joueur comme lui aurait manqué son penalty » prétend Goran, jamais à court d’imagination lorsqu’il s’agit de refaire l’histoire.

Force est de constater tout de même que la sélection Yougoslave semble échapper à la règle. En basket, depuis 1970, les talents conjugués de ces artistes a permis d’accumuler neuf titres de champions d’Europe ou du monde. En football, le constat est encore plus flagrant : la Serbie (Stojanovic, Mihaijlovic, Dragan Stojkovic), la Croatie (les jumeaux Vujovic, Prosinecki, Boban), la Slovénie (Katanec), la Bosnie (Faruk Hadzibegic, Mecha Bazdarevic), le Monténégro (Dejan Savicevic) et la Macédoine (Darko Pancev, soulier d’or européen 1991) forment une constellation d’étoiles nées pour le football.

Avant l’éclatement du pays et la guerre des Balkans, la plupart de ces joueurs accrocheront à leur tableau de chasse le plus beau trophée de leur carrière, un an après les affrontements du stade Maksimir. Une coupe d’Europe des clubs Champions (ex-C1), sous les couleurs de l’Etoile Rouge de Belgrade, aux dépens de l’OM (0-0, 5 tab à 3), à Bari (Italie).

Mais est-ce vraiment un hasard si, à l’image d’une nation tiraillée, le football yougoslave a attendu son crépuscule pour atteindre son apogée ?

Cédric DROUET

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