Rien sur Robert

Robert Enke, 32 ans, gardien de l'équipe d'Allemagne de football et du Hanovre 96, s'est donné la mort ce mardi 10 nov. 2009, percuté par un train sur un passage à niveau.

C’est ce qu’on appelle la loi des séries. Celle-là succombe au bien mauvais humour du destin. 2009, annus horribilis pour les gardiens de but allemands prénommés Robert, proches de la trentaine.

Trop jeunes pour y passer. Pourtant. Le hockey-sur-glace pleurait Robert Muller en mai dernier. 28 ans, titulaire à Cologne, l’as de glace décédait d’une de ses foutues morts subites qu’il avait pris l’habitude de dominer sur la patinoire. Une tumeur au cerveau l’emportait au moment précis où il se pensait épargné par la grande faucheuse.

Une leçon que le hockey avait pourtant appris à Robert Muller, tout au long des 127 matches durant lesquels il s’était évertué à préserver les cages de sa nation : ne jamais croire la victoire acquise, tant que l’homme (où la dame) en  noir n’a pas sifflé la fin. On n’échappe pas à son sort, paraît-il.

 C’est ce que devait penser un autre Robert, Enke. Jusqu’à hier. Lui n’avait jamais touché un palet de sa vie. Il opta, très jeune, pour un ballon rond, plus populaire. Mais comme Muller, c’est en dernier rempart qu’Enke se dressera désormais. Des modèles, il n’en manque pas. Les gardiens de buts allemands, dans le foot, c’est un peu comme les patineurs soviétiques : une référence.

Sepp Maier en 74, Harald Schumacher en 1982, Bodo Illgner en 1990, Andy Kopke en 1996, Oliver Kahn en 2002. Autant de légendes qui ont permis à la Nationalmannschaft d’acquérir ses lettres de noblesses. Sauf qu’Enke s’inscrit dans une lignée qu’il ne peut égaler. Toujours barré par Lehmann, il patiente. Doublure éternelle, l’histoire de son existence.

Qui se souvient de ses cinq matches disputés sous le maillot du FC Barcelone, entre 2002 et 2004 ? Interminable pige. C’est à Hanovre, en 2006, qu’Enke atteindra enfin le statut de titulaire. Après l’Euro 2008, c’est écrit, il doit succéder à Lehmann en sélection. Une maudite fracture au scaphoïde retarda d’abord l’échéance. Puis le sort s’acharne et il attrape un virus au nom de scène : les campylobacters, des bactéries qui provoquent une infection intestinale. Neuf semaines de repos qu'il met à profit pour tourner une pub pour PETA, société protectrice des animaux, car derrière des gants de fer, Enke cache un coeur de velours. Pendant ce temps, un gamin opportuniste, René Adler, lui pique sa place dans les buts de l’Allemagne. Pas cool.

Robert donne le change. Il n’a jamais reçu de cadeau. Plutôt des coups : avec son épouse, en 2006, le couple Enke perd une petite fille de deux ans, victime d’une maladie de cœur. Ils adopteront bien une fillette en mai dernier. Mais les remplaçants font rarement oublier les titulaires. Dans le foot, comme dans la vie. Rien ne raccroche plus Robert Enke à la sienne, qui ne tient plus qu’à un fil ténu.

Le portier chauve du Hanovre 96 est décidé. Il va retrouver Muller, son homologue pour se raconter des bonnes vieilles histoires de gardiens. Rires gras garantis, c’est bien connu, les goals ne font jamais dans la dentelle. La preuve, Enke va en finir en faufilant subtilement son véhicule entre deux barrières d’un passage à niveau de banlieue. Percuté par un train, de plein fouet. Déformation professionnelle : au dernier instant, le gardien aura défié la mort comme il déstabilisait les tireurs de pénos en face de lui : en la regardant droit dans les yeux.

Et ce, au lendemain du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Joli contre-pied de la part d’un type né à Iena, en ex-RDA, et ancien pensionnaire du célèbre club Carl-Zeiss, finaliste de la Coupe des Coupes en 1981. Une compétition défunte. Enke se sera donc permis un luxe. Choisir son moment pour effectuer le dernier plongeon.

Cédric DROUET

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