Grèce 2004 : le tube d'un été

De 1988 à l’Espagne en 2008, six vainqueurs différents ont accroché leur nom au palmarès des six dernières éditions de l’Euro. Les Pays-Bas, ordinateur programmé pour la gagne, stimulé par les robots Gullit, Rijkaard et Van Basten, en 1988.

 

Puis, en 1992, le Danemark. La Danish connection dont l’histoire d’une invitation de dernière minute en remplacement d’une Yougoslavie disqualifiée sur l’autel de la guerre des Balkans, fut disséquée tant de fois. Un grand frère, Michael, qui joue au Barça, et qui quitte la sélection qu’il ne juge pas assez talentueuse, quelques mois avant le début de la compétition. Les clés de l’équipe sont données à un petit frère qui promet, Brian. Et une victoire incroyable face à l’Allemagne en finale (2-0), qui achève le dernier chapitre de la saga danoise des frères Laudrup.

 

1996 offrira à l’Allemagne réunifiée son premier titre continental, après la coupe du monde 1990. En 2000, la France se paie un doublé Coupe du monde 1998 – Euro avec une des plus belles équipes jamais vues à ce jour.

 

2004. Une année noire pour les adorateurs du foot business. La finale de la Ligue des Champions vient de sacrer le peu médiatique Porto d’un certain José Mourinho, un coach alors méconnu. 3-0 en finale devant des Monégasques auteurs d’une compétition fabuleuse durant laquelle ils ont multiplié les miracles. Première équipe française vainqueur à Eindhoven (1-2), Monaco a ensuite passé deux savons inoubliables à La Corogne, futur demi-finaliste de l’épreuve (8-3, 5-0). Avant de remonter deux buts à l’immense Real Madrid (2-4, 3-1). Puis bis repetita en demi-finale, contre Chelsea. Une victoire 3-1 à dix contre onze à Louis-II. Et encore deux buts remontés au retour à Stamford Bridge (2-2). Monaco et Porto avait lancé les hostilités : 2004 serait l’année de toutes les surprises.

 

Au matin du cliquant rendez-vous inaugural de l’Euro, opposant (déjà) le Portugal, pays hôte, à la Grèce, le grand public attendait la démonstration d’une formidable armada. Ricardo Carvalho, Miguel, Maniche, Rui Costa, Deco, Cristiano Ronaldo, Pauleta puis Nuno Gomes, Figo, alignés tous ensemble sur le pré, gambadant telle l’insouciante descendante dorée d’une nation à qui tous les espoirs étaient enfin permis.

 

Hélas, la Grèce provoquait une première sensation. Karagounis et Basinas donnaient deux buts d’avance aux Hellènes, avant une tardive réduction du score de Ronaldo. Peu importe, pensait-on. L’Italie de 1982 avait bien débuté par trois piteux matches nuls contre la Pologne, le Cameroun et le Pérou, en phase de poules avant de devenir championne du monde un mois plus tard. Il ne devait s’agir que d’un simple coup d’éclat. Sans suite.

 

Cette équipe de Grèce interpella tout de même les observateurs lorsque, menée par l’Espagne de Raul, Puyol, Fernando Torres, Morientes et Joaquin, lors du second match, elle égalisa par Charisteas en fin de partie.

 

15e et avant-dernière tête de série de l’Euro, juste devant la modeste Lettonie, la Grèce n’était même pas considérée comme une équipe poil-à-gratter avant ses deux premières rencontres. La voici pourtant quasiment qualifiée pour les quarts de finale, avant la dernière échéance, contre la Russie. A ce stade du tournoi, les regards étaient plutôt tournés vers les Tchèques, qui avaient battus les Pays-Bas et l’Allemagne. Ou encore vers la France et l’Angleterre, sortis indemnes d’un groupe composés des menaçants Croates. Voir vers la Suède, qui avait écrasé la Bulgarie (5-0) pour se qualifier en compagnie du voisin Danois au nez et à la barbe des Italiens, décidément maudits.

  

Seuls quelques connaisseurs élevèrent la voix pour se souvenir que l’entraîneur de la Grèce se nommait Otto Rehhagel. Un austère et bourru coach allemand, à qui l’on prêtait toutefois l’un des plus retentissants exploits de la Bundesliga : en 1997, Rehhagel avait propulsé le promu Kaiserslautern champion d’Allemagne dès sa première saison parmi l’élite. Malin, le grand manitou laissa au repos quelques titulaires face aux Russes. La défaite (1-2)qui suivit fut vite digérée, compensée par une qualification en quart de finale synonyme de retour au pays précoce pour l’Espagne…

 

Et ce revers eut le mérite de ne pas éveiller les soupçons avant la deuxième phase, à élimination directe. En plus, Rehhagel ne voulait pas des Anglais pour les quarts. En se faisant doubler par le Portugal, il héritait d’un tirage plus clément, selon lui, la France de Zidane, Pires, Thuram, Makélélé, Trézéguet, Barthez et Henry.

 

C’est alors que le piège tendu par les Grecs se referma sur les Bleus. Dominés, mais si solides défensivement, le petit Poucet s’imposa 1-0 sur une de Charisteas. Articulé autour du portier aux teintes grisonnantes, Nikopolidis, le 4-4-2 grec ne laissait aucune place au hasard. En effet de nombreux titulaires, second choix dans leur clubs, apparurent bien plus frais que les joueurs des grandes nations, éreintés par de longues campagnes européennes.

 

Seitaridis (remplaçant à Porto), fut le meilleur arrière droit de l’Euro. La charnière centrale Dellas - Kapsis (remplaçants à la Roma et à Bordeaux) s’imposa naturellement comme la plus consistante. Au milieu Katsouranis, Basinas et Zagorakis (élu meilleur joueur du tournoi, photo), piliers de leurs clubs de l’AEK Athènes ou de l’Olympiakos, étaient rompus aux joutes de la Champion’s League. Expérimentés, mais pas fatigués. Karagounis (remplaçant à l’Inter Milan), possédait également la fraîcheur nécessaire pour mener le jeu du futur vainqueur. En attaque Charisteas (remplaçant au Werder Brême) et Nikolaidis, star nationale évoluant à l’AEK, menaient la vie dures aux défenses adverses.

 

Sur le bus géant de l’équipe nationale, les journalistes et les spectateurs avaient raillé dans un premier temps le portrait des joueurs et cette inscription pourtant prophétique : « Voici les onze nouveaux Dieux grecs ». En demi-finale, plus personne n’osait rire devant une formation à ce point sûre d’elle-même. Témoin cette victoire au terme de l’unique « but en argent » de l’histoire (1-0 encore), face à la terrible République Tchèque. Baros, Koller, Ujfalusi, Grygera, Nedved, Cech, Smicer, Rosicky, avaient pour la plupart disputé des saisons pleines dans leur club. Pas les Grecs, qui, le moment opportun, au terme d’une prolongation lessivante, poignardèrent leur adversaire d’une tête assassine signée  du capitaine Dellas.

 

1-0, encore, 1-0 toujours. La finale fut un remake du match d’ouverture : Portugal-Grèce. Absolument invraisemblable. Le score final fut identique et c’est une nouvelle tête de Charisteas qui bouclait l’un des plus ahurissants scénarios de l’histoire du football moderne, sinon le plus fou. Impuissants, les Portugais de Figo (photo) assistèrent, médusés, à la remise du trophée.

 

Le hold-up fut magnifique. Il récompensait une formation de seconds couteaux peu considérés en clubs, frais et revanchards. Une équipe qui adora souffrir, recroquevillée sur son but un mois durant, défendant corps et âme son ultime rempart, le vieux Nikopolidis. Onze joueurs disciplinés, tellement disciplinés… Des guerriers, locaux ou expatriés, si fiers de défendre un maillot et de représenter un public. A côté l’équipe de France ressemblait à une ribambelle de mercenaires incapables de jouer ensemble.

 

Comme l’Espagne, champion d’Europe 2008, précurseur du jeu fluide et offensif prôné par le Barça 2009, auteur d’un triplé mythique (Liga, Coupe du Roi, Ligue des Champions), la Grèce version 2004 restera comme l’équipe d’une tendance. Celle du FC Porto de Mourinho, qui défendait avant de penser à jouer. Le PSG de Vahid Halillodzic venait de manquer le doublé Coupe de France – Ligue 1 de très peu, quelques semaines avant l’Euro, adoptant les mêmes principes de rigueur et de contre-attaques.

 

Pour autant, le coup réalisé par la Grèce fut prémédité. Les pleins pouvoirs avaient été confiés à Rehhagel pour sa mission, et ce n’est pas un hasard si l’effectif grec au grand complet fut le premier parmi les seize qualifiés à débarquer au Portugal, fin mai.

 

Et ce n’est pas un hasard non plus si les Grecs s’étaient sortis d’un groupe éliminatoire composé de l’Espagne, l’Ukraine, l’Arménie et l’Irlande du Nord. En deux ans de campagne qualificative, la Grèce n’avait inscrit que huit buts en huit matches (moyenne 1), mais surtout n’en avait encaissé que… quatre (moyenne 0,5) ! Pendant l’Euro, la Grèce disputa six matches, pour sept buts marqués (moyenne 1, 16) et quatre concédés (moyenne 0, 6).

 

Ce n’est pas un hasard, enfin, si il y a un an, la Grèce, vieillissante et usée, ne put défendre son titre européen, dans une poule quasiment jumelle à celle de 2004 : Espagne, Russie, Suède. Dépassés, surclassés, surpassés par la vivacité de leurs adversaires, sortis sur un bien piètre zéro pointé. Cette équipe qui courrait jadis moins vite mais tellement plus longtemps que ces opposants, ne semblait alors plus pouvoir courir du tout.

 

Mais ce certainement n’est pas en France que quelqu’un pourra blâmer la génération déchue par le combat de trop. Europeangoldfoot voulait plutôt rendre hommage à ces « onze nouveaux Dieux grecs » entrés pour la postérité dans le Panthéon du football.

 

Cédric DROUET

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