Togo : les dix points chauds d'un drame

Alors que le Mali disputait hier le match d’ouverture de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) contre le pays organisateur, l’Angola, tous les regards se tournaient vers l’équipe du Togo, forfait, qui rentrait au pays. Retour en neuf questions sur un week-end meurtrier.

 

1° Combien de morts l’embuscade a t-elle fait, en réalité ?

D’après de nombreuses sources, il y aurait eu trois morts dans la délégation togolaise, puis quatre. Finalement, le chiffre exact se porte à deux : il s’agit du chargé de communication du Onze togolais, Stanislas Ocloo, et de l'entraîneur-adjoint, Abalo Amelete. Un chauffeur du premier bus, celui des valises, d'abord donné pour mort, a survécu et se trouvait hier en soins intensifs.

Le gardien togolais Kodjovi Obilalé, blessé par balles aux reins et à l'abdomen, a quant à lui été hospitalisé à Johannesburg, en Afrique du Sud, où il a été opéré samedi soir. Il était hier dans un état "critique mais stable", selon l'hôpital.

2° Qui a commandité l’opération ?

Il s’agit d’un groupe indépendantiste, le FLEC (Front de Libération de l’enclave de Cabinda). Les Cabindais du FLEC, formé en 1963 ont d’abord lutté contre le protectorat Portugais puis contre celui de l’Angola qui a annexé Cabinda dès l’indépendance, en 1975.

Les membres du FLEC, a l’image des Basques de l’ETA en Espagne, ou des Albanais de l’UCK au Kosovo, sont en guerre pour obtenir l’indépendance de cette province. Le secrétaire général de cette organisation armée, Rodrigues Mingas, en exil en France, a d’ailleurs menacé : « les armes vont continuer à parler. La CAF (confédération africaine de football) s’entête à maintenir des matches de la CAN à Cabinda mais ce pays est en guerre. Donc ça va continuer ».

3° Jouer à Cabinda comportait-il un risque ?

Evidemment. Mais quand on connaît les deux prochaines destinations de la CAN (Gabon-Guinée Equatoriale 2012, Lybie 2014), on est en droit de se questionner sur les motivations réelles de la CAF et de son président, Issa Hayatou, qui craquent de plus en plus sous la pression politique exercée sur le continent Noir.

L’Angola a été choisie cette année et jouer dans une province de Cabinda, enclavée entre les deux Congos, comportait un énorme risque. La région ne touche même pas l’Angola, mais Cabinda représente 60% de la réserve pétrolifère de ce pays. Il est donc facile de comprendre pourquoi le gouvernement angolais souhaitait absolument voir apparaître Cabinda sur la carte des villes accueillant cette CAN. Médiatiquement, le coup de pub valait son pesant d’or. Montrer aux Occidentaux que Cabinda est angolais, ça n’a pas de prix.

Pourtant, la CAF ne peut ignorer les menaces proférées par le FLEC : « Nous avons écrit à la CAF et à Monsieur Hayatou, deux mois avant le début de la compétition, pour l’avertir que nous étions en guerre », s’est dédouané Rodrigues Mingas. Avant de renvoyer la responsabilité sur Hayatou : « Celui-ci n’a pas voulu prendre en compte nos considérations ».

Une journaliste a posé en direct la question au directeur de communication de la CAF, Souleymane Habuba, par rapport au risque de valider le choix angolais de Cabinda. Transpirent, mal à l’aise, ce dernier a baragouiné une réponse incompréhensible en délirant sur « le lot de toutes les grandes villes qui organise de tels événements, que ce soit Londres, New-York. Il y a aussi un problème en Irlande du Nord. C’est la question de la souveraineté du pays en question. » Visiblement déstabilisé et mal préparé, Habuba n’a pas exactement évacué les soupçons qui pèsent sur la CAF avec son tentative vaseuse d’explication…

Il faut puiser dans les racines de la colonisation de l’Angola pour comprendre les revendications des Cabindais. Si rien ne justifie de prendre la vie de deux Togolais innocents, il s’agit d’une réponse terroriste à un coup de force politique. Sans jeu de mots, personne n’est tout blanc ni tout noir dans cette affaire.

4° La délégation togolaise devait-elle voyager en bus ?

Non. La méconnaissance ou la sous-estimation des actions du FLEC par la fédération togolaise a eu des conséquences dramatiques. Rejoindre Cabinda via le Congo, en bus, dans de tels circonstances, relevait du suicide. Les Togolais, même protégés par la police angolaise, se sont jetés dans la gueule du Loup.

La CAF a d’abord exprimé sa stupéfaction par l’intermédiaire de Virgilio Santos, du comité local d’organisation : «  Nous avions demandé à toutes les délégations de nous dire comment et quand elles viendraient, ainsi que les numéros de passeport des joueurs. Le Togo est la seule équipe qui ne nous a pas répondu et il n'avait pas notifié au Cocan qu'il viendrait par la route».

Puis notre ami Souleymane Habuba se montra curieusement bien plus loquace lorsqu’il fallut enfoncer le clou et fustiger l’inconscience togolaise : « Le règlement de la CAF est sans appel : les équipes ne doivent se déplacer qu'en avion. Toutes les équipes avaient leur plan de vol, sauf une, c’est le Togo ».

Mais personne ne s’est demandé pourquoi le Togo avait effectué ce choix. Le problème économique des fédérations africaines se posent encore une fois. Pourquoi voyager dans un bus miteux, au lieu de prendre un billet confortable en première classe ? Soudain, on repense à la coupe du monde 2006 et aux problèmes de primes de match qui avaient secoué les Eperviers avant les rencontres du mondial en Allemagne.

Emmanuel Adebayor, est un exemple pour ses coéquipiers. Il est leur grand frère, le capitaine, et le dernier à avoir été issu du bus vendredi. Mais en 2007, le joueur de Manchester City était en conflit avec la fédération togolaise : « Les problèmes de primes ne sont toujours pas réglés. J’ai donné beaucoup aux Eperviers. Ca suffit. On doit nous respecter. J’avais menacé de ne pas jouer contre la Sierra-Leone, avec d’autres, en représailles. J’ai reçu des menaces de morts. Dieu merci j’ai joué et marqué, mais que me serait-il arrivé dans le cas contraire ? », avait déclaré le grand « Manu » il y a deux ans.

5° Ce voyage en bus est-il le reflet des problèmes économiques du foot africain ?

En partie, oui. Le tragique voyage en bus du Togo est une nouvelle preuve de l’amateurisme d’un football laissé pour compte. Il n’y a pas que des Drogba et des Eto’o surpayés dans ces équipes. Ces stars-là sont d’ailleurs irréprochables dans leur sens du partage envers leurs coéquipiers et compatriotes plus démunis.

La plupart des footballeurs évoluent d’ailleurs dans les divisions amateures européennes. En France, par exemple, si les joueurs sont en désaccord avec les instances de la FFF concernant les primes de matches, ils peuvent, au pire, balancer le match. On imagine mal Thierry Henry ne pas porter le paletot Bleu puis se faire menacer de mort par Jean-Pierre Escalettes, le vieux monsieur du Boulevard de Grenelle. A sa décharge, la Fédé règle ses dettes, en général.

En Afrique, on ne compte plus les plaintes de joueurs tiraillés entre l’amour sincère du maillot et les promesses sans lendemain de leurs dirigeants. A ce sujet, la FIFA, Sepp Blatter en tête, nous a promis que la coupe du Monde en Afrique du Sud allait générer une manne financière qui provoquera de grande retombées pour tout le continent africain. Le projet « GOAL » a pour but la scolarisation des plus jeunes, et de nombreuses avancées dans les domaines de la santé et de l’emploi. Murée dans un silence nauséeux (un seul communiqué de Blatter en hommage aux victimes du Togo), la FIFA fait la sourde oreille depuis tellement d’années concernant les problèmes de l’Afrique qu’on a sincèrement du mal à y croire encore. 

6° Déclarer forfait était-il la meilleure solution pour le Togo ?

C’est une question sans réponse. Une question qui a apparemment tiraillé le groupe togolais, sans jeu de mots encore une fois. Emmanuel Adebayor (photo) avait, à chaud, fait part de son envie « de quitter l’Angola et de rentrer à la maison. Nous voulons tous partir, nous avons peur, nous n’avons plus le cœur à jouer. Il y a eu des morts ».

On imagine les pressions et les enjeux financiers qui ont ensuite fait basculer les Eperviers, dans la nuit de samedi à dimanche : « On reste, on a tous très mal au coeur, ce n'est plus une fête, mais nous avons envie de montrer nos couleurs, nos valeurs et que nous sommes des hommes. C'est une décision qui a été prise à la quasi-unanimité par le groupe qui a décidé cela après avoir été rassuré par les autorités angolaises », avait même déclaré Thomas Dossevi hier matin. Déboussolés, livrés à eux mêmes, les joueurs avaient-ils seulement la lucidité pour trancher ?

Le gouvernement togolais a eu le dernier mot en rapatriant ses hommes à Lomé, par avion : « Nous avons compris la démarche des joueurs qui voulaient exprimer une manière de venger leurs collègues décédés mais ce serait irresponsable de la part des autorités togolaises de les laisser continuer », a donc expliqué le Premier ministre Gilbert Fossoun Houngbo.

Epilogue d’un week-end controversé, ce jugement de Salomon sera salué par ceux pour qui « la fête est finie ». Il sera critiqué par les autres qui attribueront « la victoire aux terroristes qui ont obtenu gain de cause avec le retrait du Togo ». Mais les Eperviers, prisonniers dans leur bus, ont vu les balles se perdre, vingt minutes durant, dans les visages et les corps de leurs camarades de chambre.

L’équipe a été décimée par la perte de son gardien Obilalé, qui lutte entre la vie et la mort dans un hôpital sud-africain. Stanislas Ocloo et Abalo Amelete, membres du staff, accompagnaient leurs protégés dans l’aventure. Aujourd’hui, leurs proches pleurent ces deux victimes collatérales d’une guerre qui ne les concernaient même pas. Sportivement parlant, dans quel état les Togolais auraient-ils abordé les matches ? Quelle aurait-été leur chance de bien figurer dans la compétition ? Poser ces questions, c’est, déjà, valider l’idée d’un forfait.

7° Les autres pays auraient-ils dû se retirer aussi ?

Sans surprise, "The show must go on". Comme lors des Jeux Olympiques de Munich, en 1972, lorsque les Palestiniens de Septembre Noir avaient tué onze membres de la délégation israélienne dans une funeste prise d'otages. Les JO avaient continué.

Vendredi dernier, Romao, le Togolais de Grenoble, avait invité « les autres pays à déclarer forfait ». Une idée qui a traversé la tête des joueurs. Dans un reportage diffusé par Téléfoot, on entend l’Ivoirien Didier Drogba tenir ce discours à son président de fédération « On va se concerter à nouveau, mais pour l’instant, la tendance est négative ». Avant de se rétracter, et de prendre part au tournoi, comme toutes les autres formations, excepté le Togo.

C’est triste d’en arriver là, mais tant mieux si la CAF, soucieuse maintenir sa précieuse vitrine, s’est fendue de grosses primes pour faire infléchir la position de l’ensemble des délégations, d’ordinaire si maltraitées par les instances dirigeantes (lire question 5).

8° Comment la CAN va t-elle pallier au départ du Togo ?

Déjà, la CAF ne sanctionnera pas les Togolais pour leur forfait, comme l’y autorise le règlement, dans le cas d’un retrait « annoncé moins de cinq jours avant le début de la compétition ». Le Maroc, qui a terminé second de son groupe de qualifications, était prévu en remplacement du Togo. Mais pour des raisons de logistique, et de délais, un tel tour de passe-passe semble impossible.

Le groupe B devrait donc se dérouler sur trois rencontres au lieu de six, Côte-d’Ivoire - Burkina Faso, Côte-d’Ivoire - Ghana et Ghana - Burkina-Faso. Les deux premiers de ce groupe « petit format » seraient alors qualifiés pour les quarts de finale. Comme l’a précisé Souleymane Habuba, directeur de la communication de la CAF, « notre préoccupation va vers les joueurs, mais l’épreuve aura bien lieu ».

9° Y aura t-il des matches à Cabinda ?

Oui, et ce en dépit des menaces proférées par Rodrigues Mingas. « Nous sommes en guerre, tous les coups sont permis, et la CAF s’entête. Nos attaques ne visaient pas spécifiquement le Togo, cela aurait pu tomber sur l’Angola, la Côte-d’Ivoire, le Ghana, n’importe qui… Tout est possible », a exhalé le secrétaire du FLEC exilé en France. Des propos aussitôt « condamnés » par le Quai d’Orsay.

Du côté du gouvernement angolais, on assure « que la sécurité est garantie dans les hôtels et autour des stades, tant à Cabinda que dans les trois autres villes hôtes, Luenga, Benguela et Lubango ». Mais seule les rencontres de Cabinda inquiètent réellement les autorités africaines et les délégations présentes sur place.

Trois matches sont programmés sur ce site : Côte-d’Ivoire – Burkina-Faso (aujourd’hui, 17h), Côte-d’Ivoire – Ghana (vendredi, 19h30) et Mali – Malawi (lundi 18, à 17h), plus un éventuel quart de finale. Certains clubs européens comme le FC Séville (pour le Malien Kanouté) ou Chelsea (le Ghanéen Essien, l’Ivoirien Drogba) doivent actuellement retenir leur souffle pour que leur « Black star » ne soit pas victime d’un incident diplomatique supplémentaire.  

10° Le match d’ouverture s’est-il déroulé dans des conditions normales ?

Oui… et non. L’Angola, pays hôte, affrontait hier le Mali de l’ancien lyonnais Frédéric Kanouté, en match d’ouverture. En coulisses, aucun incident n’a été déploré. Sur le terrain, en revanche, les joueurs se sont livré une partie d’anthologie ponctuée par une rafale de buts et un scénario homérique.

L’Angola, généreusement aidé par un arbitrage « maison » (deux penalties sifflées en sa faveur), menait 4-0 à… onze minutes de la fin. Les Maliens ont alors amorcé une extraordinaire remontée par le Barcelonnais Keita (4-1, 79e), entré en jeu quelques instants plus tôt à la place du fantomatique attaquant du Mans, Maïga. Kanouté réduisait la marque à la 88e minute avant une nouvelle réalisation de Seydou Keita (92e). A la dernière seconde, Yatabaré inscrivait le but du 4-4 face à des locaux totalement désemparés.

« Mes joueurs étaient perdus, pourtant je leur avais demandé de garder le ballon. Je n’ai jamais vu ça », a tenté de justifier, à chaud, le coach portugais de l’Angola, José Manuel. Un dénouement inouï qui, dans ce contexte de crise, a permis au football de reprendre ses droits quelques instants.

Cédric DROUET

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